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La lettre politique de Laurent Joffrin #15 - L’arme de la liberté

L’arme de la liberté

Pour défendre la démocratie, faut-il s’en affranchir ? Pour conforter la République, faut-il abandonner ses principes ? Face aux attaques barbares de l’islamisme radical, la France se retrouve confrontée à un dilemme somme toute classique. Saisie d’un effroi compréhensible, légitime, l’opinion demande une action prompte et résolue contre les terroristes et contre ceux qui les justifient, les encouragent ou bien s’acharnent à créer une atmosphère de haine envers les institutions françaises en faisant passer les lois islamistes – par eux redéfinies – avant les lois du pays. 

La doctrine démocratique est sur ce point sans ambages : les régimes démocratiques sont fondés, quand leur existence même est en jeu, quand on porte atteinte à leurs intérêts vitaux, à restreindre, voire à suspendre certaines libertés publiques pour se défendre. C’est notamment le cas en temps de guerre. Le gouvernement britannique, par exemple, a pris des mesures exceptionnelles pour faire face à l’offensive nazie, lesquelles ont été annulées pour revenir au droit commun au lendemain du conflit. Après les attaques terroristes du Bataclan et de l’Hypercasher, la France a établi un état d’urgence qui a accru les pouvoirs de la police et justifié la surveillance des personnes suspectées d’intentions criminelles. Il devra disparaître une fois le fléau vaincu. Surtout, les principes fondamentaux, définis par la Constitution et qui sont le socle de la Nation républicaine et du « vivre tous ensemble », doivent demeurer le rempart ultime contre toutes les atteintes, y compris de l’État lorsqu’il doit réagir aux attaques dont il peut faire l’objet. C’est d’ailleurs ce qui justifierait que les régimes d’exception soient inscrits dans la Constitution : ils sont alors mieux encadrés. 



Sommes-nous en temps de guerre ? Oui et non. La France mène une guerre juste contre les organisations terroristes au Mali, après l’avoir fait en Irak et en Afghanistan. Mais ce sont des combats lointains, dont on ne peut pas dire qu’ils mettent le territoire français en état de guerre. Nous menons une « guerre contre le terrorisme » chez nous, mais c’est une expression quelque peu métaphorique : nous n’affrontons pas d’armée étrangère, ni d’offensive aux frontières ; il s’agit plutôt, techniquement parlant, d’une forme particulièrement barbare de guérilla, qui exige des mesures différentes (ce qui n’enlève rien à son caractère sanguinaire). Marine Le Pen tombe ainsi dans l’outrance en exigeant des « mesures de guerre » pour combattre les attentats islamistes. La surenchère à laquelle elle se livre – elle n’est pas la seule – reviendrait à nier les principes de la République, et donc à l’affaiblir politiquement, alors que l’arsenal des lois existantes donne déjà d’importants pouvoirs à l’État pour faire face. Celui-ci permet déjà de dissoudre les organisations appelant à la violence, fermer des lieux de culte, expulser des imams étrangers, surveiller les suspects pour prévenir les attentats (notamment grâce au « fichier S »), etc.  On peut discuter de textes visant à combattre la haine sur Internet ou encore resserrer l’attribution du statut de réfugié en utilisant les règles d’aujourd’hui. Mais il y aurait danger à remettre en cause les fondamentaux de l’État de droit, que sont notamment le droit d’accès au juge et la liberté d'expression pour combattre l'islamisme. Non seulement on risque d’écorner gravement les libertés publiques sans nécessité impérieuse, mais, surtout, on risque de faire le jeu de cetennemi islamiste. 

Celui-ci poursuit manifestement trois buts. Il veut d’abord terroriser l’opinion et l’État. Il a jusqu’à maintenant échoué : l’opinion refuse de se laisser intimider et exprime régulièrement sa volonté de conserver son mode de vie, de défendre les principes communs en dépit des attaques. Elle soutient les efforts de l’État démocratique, à l’intérieur comme à l’extérieur. 



L’ennemi islamiste veut ensuite démontrer que la démocratie française n’en est pas une, que la liberté est factice, que l’État républicain exerce une oppression en général, et une répression dirigée en particulier contre les musulmans. Adopter les mesures préconisées par l’extrême-droite, ce serait lui donner raison. Qu’un ministre de la République demande aux commerces de ne pas vendre de produits hallal, c'est déjà aller dans ce sens.

L’ennemi islamiste veut enfin, et surtout, creuser le fossé entre les musulmans et les autres Français, de manière à coaliser les fidèles de l’Islam autour de la fraction radicale. Son but premier, c’est de développer sa propagande, et par là son influence, parmi les Français musulmans, qu’il juge dangereusement contaminés par les principes de liberté. Une répression qui toucherait de manière indistincte tous les croyants islamiques (et non islamistes) lui offrirait des atouts maîtres. Il s’agit d’une bataille politique, autant que policière. Il est de l’intérêt politique supérieur des républicains de mettre de leur côté la masse des Français musulmans et non de les jeter dans les bras de l’islam radical, qui se targuerait alors d’être leur seul défenseur. Il ne s’agit pas seulement de justice, de démocratie, de respect du droit, mais aussi d’un raisonnement stratégique décisif. Pourquoi renforcer l’ennemi, quand il faut au contraire l’isoler pour le réduire ? En un mot, la liberté n’est pas un handicap dans cette lutte. Elle est une arme. Tout à leur obsession identitaire, à leurs réflexes xénophobes, à leur tropisme autoritaire, les zélotes de la droite extrême font semblant de ne pas le comprendre.

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La lettre politique de Laurent Joffrin #14 - La République est un combat

La République est un combat

La réaction doit être à la mesure de l’attaque. Toutes les victimes du terrorisme sont bien sûr égales. La solidarité doit être la même avec un prêtre égorgé, un gendarme tué, comme le commandant Beltrame, avec des policiers de la préfecture, des passants tués au hasard, des dessinateurs ou des journalistes de Charlie, qu’avec le professeur assassiné vendredi dernier. Pourtant on sent bien que le meurtre de Conflans a pris une résonance particulière. D’abord parce qu’il survient peu de temps après l’attentat commis devant les anciens locaux de Charlie. L’accumulation des meurtres barbares éprouve de plus en plus durement l’opinion, qui réclame à juste titre une action renforcée. Ensuite, et peut-être surtout, parce que l’attaque a frappé un enseignant dont on voit bien qu’il rappelle à tous les Français les professeurs dévoués, ouverts, courageux, qu’ils ont eux-mêmes connus dans leur jeunesse. Ce sont aussi ces souvenirs républicains, socles de la vie sociale, qu’on assassine. Enfin parce que la victime a été choisie à dessein, après une campagne de diffamation et de haine sur Internet, et parce qu’elle symbolise justement ces valeurs de liberté et de savoir rationnel que les intégristes ont en horreur. Le défi est lancé sciemment, ouvertement, à la République : la République doit se battre.

La République, c’est-à-dire tous les républicains, mais notamment la gauche, qui a fait de la défense de ces valeurs sa raison d’être. C’est donc à la gauche, sur la base de ses principes, de prendre la tête du combat contre l’intégrisme et le terrorisme, un combat qui est certes policier, judiciaire, mais aussi politique, social et moral. Dans ce domaine, il faut bien le dire, les arguties d’une certaine gauche identitaire, encline au relativisme le plus pernicieux, n’ont guère aidé au nécessaire armement moral. A force d’entretenir des liens douteux avec des organisations liées à l’intégrisme, jusqu’à manifester avec elles, on finit par perdre tous ses repères. 

A cet égard, la dissolution de certains groupes qui diffusent l’obscurantisme, qui prêchent la haine, qui favorisent la violence, n’aurait rien de choquant, pas plus que la fermeture de la mosquée de Pantin, qui a diffusé en ligne la vidéo dénonçant Samuel Paty. C’est le gouvernement du Front populaire qui a appliqué le premier les décrets-lois de janvier 1936 permettant d’interdire les ligues fascisantes, une législation qui a évolué au fil du temps et qui est toujours en place. L’islamisme violent – ou celui qui encourage la violence – quoique différent, est un ennemi tout aussi redoutable que les ligues des années trente, un ennemi de la démocratie en général, mais aussi un ennemi de la gauche en particulier, en raison de son attachement à la liberté de critique et à la laïcité. Les lois existent, elles doivent être appliquées. A une seule condition : que les mesures prises restent dans ce cadre, celui de l’état de droit. On ne saurait faire preuve d’arbitraire, dans ce domaine comme dans les autres. On s’étonne, d’ailleurs, que si des groupes ont enfreint la loi, on ne les ait pas interdits plus tôt…

Les saines réactions d’autorités musulmanes, comme le recteur de la mosquée de Paris ou le président du Conseil français du culte musulman, doivent être mises en valeur. Ceux-ci ont bien compris, comme tant de nos compatriotes musulmans, que la laïcité est pour eux un bouclier contre l’intolérance et une arme contre l’intégrisme, qui les menace souvent au premier chef. 

Il faut ensuite parer un risque, que chacun pressent. Celui de voir les professeurs, obéissant à une prudence compréhensible quand il s’agit de sécurité physique, céder à une forme d’autocensure dès qu’ils abordent des sujets dénoncés par l’islamisme radical. Les professeurs doivent être encouragés, soutenus et récompensés pour leurs efforts d'enseignement de la laïcité. Tous ceux qui contestent cet enseignement doivent comprendre qu'ils s'exposent à des sanctions graves. Et dès qu’une menace est formulée à l’égard d’un enseignant, serait-elle insidieuse, ses auteurs doivent être poursuivis et condamnés. Il faut aussi revoir les dispositifs publics de formation et d’accompagnement à la citoyenneté et aux valeurs de la République. Ces formations doivent commencer dès l’école primaire pour faire des valeurs communes un des savoirs élémentaires. D’autres initiatives symboliques sont nécessaires : par exemple la diffusion à la rentrée, dans toutes les classes de France à partir de la 4ème, du documentaire de Daniel Leconte, C'est dur d'être aimé par des cons, comme le propose Caroline Fourest. On doit aussi généraliser le travail de Sophie Mazet – Autodéfense intellectuelle. Elle y a développé une méthode de formation des élèves au débat et au sens critique qui fait autorité. On peut aussi créer une récompense annuelle sur la meilleure initiative en matière d'enseignement de la laïcité. On doit enfin sanctionner tout prosélytisme religieux dans l’enceinte de l'école. Le témoignage d’un élève de 12 ans du collège de Conflans, sur « C politique » dimanche soir, qui décrit le prosélytisme de certains de ces camarades dans la cour de récréation, est éloquent.

Bref, la gauche doit retrouver ses réflexes historiques de lutte pour la liberté et de combat contre l’obscurantisme religieux. Ce n’est pas un retour aux anciens temps. C’est un défi d’avenir.

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La lettre politique de Laurent Joffrin #13 - Conflans : les tâches de la gauche

Conflans : les tâches de la gauche

D’abord l’émotion, l’affliction et la solidarité… L’assassinat barbare d’un professeur par un fanatique islamiste suscite à la fois la compassion et la colère. La compassion pour cet homme juste qui ne faisait que son métier, l’un des plus estimables de la République, la compassion pour ses proches, pour sa famille, pour cette école de Conflans et ses enseignants désormais marquée à vie. 

La colère, ensuite, devant l’imbécillité meurtrière de cet intégrisme qui assassine sans cesse des innocents pour terroriser ses ennemis supposés, pour imposer sa vision obscurantiste. Tuer la liberté et défigurer l’islam : c’est le double rôle des fanatiques. 

Mais le drame interpelle aussi tous les républicains et notamment la gauche. Au fil des enquêtes journalistiques, il apparaît que l’assassinat a été précédé, non pas d’un « incident », comme disent certains journaux, mais d’une séquence scandaleuse où un professeur honnête, dévoué, tolérant, a été insulté, dénoncé, menacé sur les réseaux sociaux pour avoir fait un cours sur la liberté d’expression. Un militant associatif musulman a posté en ligne une vidéo attaquant cet enseignant – traité de « voyou » ! –, et exigé – !! – des sanctions à son encontre. Le post a tourné dans les milieux musulmans et, selon toutes probabilités, il est tombé sous les yeux de militants intégristes qui en ont profité pour alimenter leur propagande. Jusqu’à ce qu’un jeune Tchétchène réfugié en France, plus ou moins illuminé, plus ou moins endoctriné, se sente investi d’une mission sacrée : décapiter cet enseignant qu’il n’avait jamais vu, qui ne lui voulait évidemment aucun mal, qui enseignait la tolérance.

            C’est là que la gauche, qui a imposé en France la laïcité, la séparation ce l’Église et de l’État, l’école gratuite et obligatoire, la liberté d’enseigner, le refus de toute emprise religieuse sur les programmes scolaires, est mise en cause. On sait – mais on le tait souvent – que les atteintes à la laïcité et les pressions sur les professeurs sont désormais légion en France. Ceux qui en doutent doivent lire le livre de Jean-Pierre Obin, ancien inspecteur général de l’Éducation Nationale, lui-même marqué à gauche, qui détaille les inadmissibles et nombreuses tentatives des milieux islamistes – et de certains musulmans simplement bigots – pour influer sur les programmes, la pédagogie, les modalités de l’éducation sportive ou sexuelle, pour combattre l’enseignement de la Shoah, les découvertes de la science sur l’évolution, l’histoire des États-Unis (le grand satan…), etc. 

Sur cette réalité, on a trop longtemps, dans une certaine gauche, jeté un voile pudique. Plutôt que de mettre la poussière sous le tapis, n’est-ce pas, au contraire, le rôle d’une gauche conséquente que de prendre la tête du combat pour l’enseignement républicain, pour la laïcité, pour le savoir scientifique, pour les valeurs de pluralisme et de tolérance ? 

C’est à la gauche de réaffirmer le rôle central du professeur dans ce combat face à l’obscurantisme, de s’assurer que ces professeurs soient formés à l’enseignement de la laïcité et qu’ils soient soutenus par leur hiérarchie. C’est à la gauche de réarmer nos services publics et nos associations honteusement décimées par la suppression des emplois aidés, pour qu’il n’y ait plus de territoires abandonnés de la République. 

On dit qu’il faut rester prudent pour nepas « stigmatiser » les musulmans souvent victime de discrimination. Mais c’est précisément faire l’amalgame entre les intégristes et la masse des musulmans que de ménager les premiers en croyant épargner les seconds. La grande majorité des musulmans redoutent l’intégrisme, qui s’attaque souvent à eux en premier lieu. Ils souhaitent se débarrasser de ce fléau qui discrédite leur religion et donne des arguments à tous les xénophobes. Combattre les atteintes à la laïcité, cela doit être aussi le combat de ces croyants qui récusent l’obscurantisme, à l’exemple ces autorités religieuses islamiques qui ont condamné l’attentat de Conflans etexpliqué à leurs mandants qu’ils devaient ignorer les caricatures qui leur déplaisent et non réclamer leur interdiction. 

            La montée de l’obscurantisme religieux et le recul de la raison dans le débat public sont des défis majeurs du siècle qui vient. Si la gauche veut retrouver son audience, montrer qu’elle est en prise avec la société française, respecter ses propres valeurs et les défendre dans le monde d’aujourd’hui, elle doit prendre la tête du combat et non se résigner à un silence gêné.

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La lettre politique de Laurent Joffrin #12 - Quand j’entends le mot culture…

Quand j’entends le mot culture…

La peur l’emportera sans doute sur la colère. L’opinion semble accueillir avec un certain fatalisme les nouvelles mesures restrictives annoncées par Emmanuel Macron. Les chiffres égrenés chaque jour et le vocabulaire employé – un « couvre-feu », mesure de guerre – sont propres à répandre une compréhensible inquiétude, qui incite à l’obéissance, sinon à la résignation. 

Pourtant la colère n’est pas loin. Cette deuxième vague n’en est pas une. Elle n’est que le prolongement d’une épidémie dont on sait depuis longtemps qu’elle est installée pour 18 à 24 mois, et l’amélioration de cet été n’a été que l’effet provisoire du confinement. Depuis cinq mois, tout esprit candide imaginait qu’on s’était prémuni contre un éventuel rebond de l’épidémie. Non pour l’empêcher : il faudra pour cela attendre la mise au point d’un vaccin. Mais à tout le moins pour en limiter les effets, par exemple en prévoyant un nombre suffisant de lits de réanimation, en imposant mieux les mesures de précaution pendant la période estivale, en récompensant à sa juste valeur le sacrifice des personnels soignants (la revalorisation salariale n’a pris effet que fin octobre ; pour l’ISF, ce fut plus rapide !), etc. On s’aperçoit aujourd’hui que rien de tout cela n’a été vraiment fait. Les hôpitaux d’Ile-de-France n’ont pas reçu de consignes particulières pendant l’été, de la part d’une ARS qu’on voit dorénavant aux avant-postes médiatiques. 

Si bien que cette « deuxième vague » dont beaucoup de spécialistes estiment qu’elle n’est qu’un redémarrage atténué, bien moins fort qu’en mars dernier, déclenche une nouvelle réaction « moyenâgeuse », selon le terme employé en haut lieu à propos du confinement général du printemps. C’est le président cigale. Macron ayant chanté tout l’été se trouva fort dépourvu quand le virus fut revenu. Macron a nommé Castex Premier ministre parce qu’il avait réussi le déconfinement. Il apparaît que ce déconfinement était un ratage. Castex préside désormais au reconfinement. Un gage de réussite… 

Une nouvelle fois, tout autant, ce sont deux secteurs-émissaires, la culture et la restauration, qui paient les frais de cette insouciance. On mesure mal le décisif coup de massue infligé aux théâtres, aux cinémas, à la musique et à tous les événements publics par cette deuxième frappe. Le spectacle vivant se remettait mal de l’épreuve du printemps. Celle de l’automne risque de l’achever. Quand j’entends le mot culture, je sors mon couvre-feu…

Même tarif, même punition pour les bars et les restaurants, dont beaucoup, après cette double saison en enfer, ne passeront pas l’hiver. La peur ne fera pas oublier cette colère-là. Forcée de se coucher avec les poules, la France est privée du rêve, de l’émotion, de la détente, de l’amitié qui se déploient habituellement après les journées de travail et qui font le sel de la vie. Comme avec les poules, on tord le cou des artistes, des créateurs, des musiciens, des metteurs en scène, des barmen et des baladins. Tout cela au nom du travail, préservé parce qu’il est diurne, comme si tous ceux-là ne travaillaient pas. 

Le mal étant fait, que peut-on attendre ? Au minimum une compensation suffisante pour sauver les meubles, prévenir ces faillites économiques qui pourraient, elles aussi, entraîner des morts tout court. Et puis un début de visibilité. Quel est le plan pour décembre ? Comment mettre de l’ordre dans le méli-mélo des tests ? Comment faire revenir assez de soignants à l’hôpital ? Comment, à plus long terme, sera distribué l’éventuel vaccin ? Comment mieux se prémunir contre d’autres futures épidémies ? Et autres questions sur lesquelles le gouvernement est étrangement discret. Tout cela laisse une furieuse impression d’imprévoyance, d’inconstance et d’inconséquence. Pour ne pas dire d’incompétence.

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La lettre politique de Laurent Joffrin #11 - Coups de Qanon contre la démocratie

Coups de Qanon contre la démocratie

Mauvaises nouvelles de la démocratie américaine, et de la démocratie en général. Une théorie parfaitement loufdingue vient d’envahir les réseaux sociaux avec une force et une vitesse effrayantes. Résumons : une phalange secrète tapie dans « l’État profond » contrôle subrepticement la société étatsunienne, se livrant, entre autres, à des pratiques sataniques et à un trafic d’enfants massifs à des fins de pédophilie. Ce complot supposé, qui réunit des membres de l’élite, dont Hillary Clinton, est dénoncé à coups d’affirmations horrifiques et de messages cryptés par un certain « Q », ou « Qanon », dont on imagine qu’il est un membre dissident des service secrets américains. Une des innombrables thèses farfelues qui infestent les réseaux, à l’image des « terre-platistes » qui contestent la rotondité de la planète, et mobilisent des petites minorités d’exaltés adeptes de théories toutes plus fumeuses les unes que les autres ? Bien plus que cela, en fait. Les zélotes de « Qanon » se comptent par centaines de milliers. Des groupes locaux ont essaimé sur le territoire des États-Unis et certains sénateurs républicains leur ont donné écho. Ces complotistes revendiqués font activement campagne pour Donald Trump, en qui ils voient un rempart face au pouvoir occulte de ces élites sataniques. Le mouvement déborde maintenant en Europe par le truchement des mêmes réseaux sociaux (ou anti-sociaux).

Facebook, dans un sursaut de lucidité, a fermé tous les comptes se rattachant à cette mouvance. Mais le geste a renforcé l’idée qu’une coalition mondiale manipulée d’en haut veut étouffer la vérité.

L’affaire dépasse de beaucoup le simple fait divers numérique. « Qanon » n’est qu’une manifestation spectaculaire de cette idée qui court partout, selon laquelle les démocraties contemporaines se réduisent à un théâtre d’ombres dominé en coulisse par des élites prédatrices et invisibles. On en trouve la trace, sous des formes plus discrètes ou présentables, dans nombre de discours politiques, en général tenus par les extrêmes.

Bien entendu, les médias sérieux, les esprits rationnels ou de simple bon sens mènent un combat méritoire en opposant à ces folies une argumentation logique et factuelle. Mais on a le sentiment que ce sont des combats incertains et peut-être vains. Le complotisme tend à devenir une figure majeure du débat public dans les sociétés ouvertes. Ce phénomène montant, qui contamine une large partie de la population, renvoie surtout à la crise de représentation qui mine les pays libres, qui est, plus fondamentalement, une crise de confiance.

C’est l’originalité des mouvements national-populistes à la Trump qui font florès depuis une quinzaine d’années – et même plus en France. Non pas, comme dans les années trente, dénoncer frontalement la démocratie en proposant un système alternatif, autoritaire ou fasciste, mais exiger au contraire une « vraie démocratie » débarrassée du pouvoir occulte et impérieux des « élites mondialisées » dont Qanon dessine une image démoniaque. Dans ce schéma, un homme ou une femme forte incarne le peuple et promet de lui rendre le pouvoir contre, au choix, « la bien-pensance », la « pensée unique », le « cosmopolitisme », le « mondialisme », etc.

Dès lors, pour tout démocrate, et notamment pour toute gauche responsable, il n’est qu’une seule voie de salut : un ensemble de réformes de fond qui assure, non au « peuple » ethnique et faussement unifié, mais aux citoyens et citoyennes constituées en corps politique pluraliste, le moyen d’intervenir plus étroitement et plus souvent dans les affaires publiques. Référendum d’initiative populaire, réhabilitation du Parlement, découplage des élections présidentielle et législatives, rénovation et amplification du rôle de la troisième chambre (aujourd’hui le CESE), rappel des députés en cas de non-respect des promesses de campagne, droit de vote à seize ans, démocratisation des médias, budgets participatifs, rehaussement des pouvoirs locaux et régionaux, renforcement de la déontologie politique, toutes ces pistes doivent être explorées, calibrées, ajustées. C’est la réplique urgente aux tirs de Qanon. Pour contrer les nationaux-populistes, il faut restituer – vraiment – le pouvoir au peuple et lui redonner confiance dans le pouvoir.

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La lettre politique de Laurent Joffrin #10 - Castex pontifex ?

Une voiture vide s’arrête devant Matignon : Jean Castex en sort. On ne peut résister à ce pastiche d’un mot de Churchill pour décrire le sort du Premier ministre qu’Emmanuel Macron a donné à la France. Le fait d’armes de Castex fut l’organisation du déconfinement du printemps dernier, à une époque où l’on croyait à la disparition de la pandémie. Ses défauts se sont vite manifestés. Un ton de véhémence monocorde, comme hier matin sur France Info, qui lasse très vite, un discours strictement technique qui égrène un argumentaire apprêté, un bon sens sans aspérité. Les enquêtes d’opinion sont sans appel. Le virus réapparaît, Castex disparaît.  Ce haut-fonctionnaire compétent dans son rôle de grand commis mais sans aucune épaisseur politique n’inspire rien aux Français, rien au gouvernement, peu de choses à l’opposition et moins que rien aux commentateurs. Comment critiquer le vide ? Il y avait à Rome un « pontifex maximus », un pontife suprême. À Paris gouverne un Castex minimus.

Quand François Mitterrand avait nommé à Matignon son adversaire de toujours, Michel Rocard, certains de ses féaux s’en étaient inquiétés. « Soyez tranquilles, aurait dit Mitterrand, dans six mois, on verra à travers ». Pour s’user ainsi jusqu’à la corde, il aura fallu seulement deux mois à Castex. C’est ce qui s’appelle jouer la transparence. Comme le dit drôlement Jean-Christophe Cambadélis, observateur exigeant, « Castex avec son accent chantant, c’était le sarkozysme à visage humain. Quatre mois plus tard, il ne reste plus que l’accent ».

Du sarkozysme, Emmanuel Macron a repris une certaine conception du rôle de Premier ministre : un simple collaborateur. Toujours cette tentation récurrente de nommer à ce poste des hommes sans grande expérience électorale ni partisane. C’est le syndrome Pompidou, ou encore le syndrome Barre : placer à Matignon quelqu’un qui vous doit tout et dont le CV est étranger aux itinéraires politiques traditionnels. Encore faut-il que l’inconnu ait une forte personnalité, ce qui fut le cas pour Pompidou et Barre. Ce qui manque cruellement à Castex.

Il faut être juste, le Premier ministre fait face comme il peut à un rebond de l’épidémie qui mettrait en difficulté n’importe quel gouvernement. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il ne transcende pas la fonction. On finit par se demander si ce poste de Premier ministre est vraiment utile, dès lors que le président dispose d’une majorité sans partage à l’Assemblée. Le chef du parti majoritaire, c’est en fait le président et non son chef d’état-major installé à Matignon.

D’autant que Castex, venu de LR, fait politiquement double emploi avec les deux hommes forts du gouvernement, Le Maire pour l’économique et Darmanin pour le sécuritaire. Le Maire distribue les milliards et Darmanin les formules martiales.

Ces paroles à l’emporte-pièce n’ont aucune efficacité sur le terrain mais plaisent à l’électorat de droite. Ces milliards sont nécessaires pour limiter la récession en cours ; malheureusement les sommes qui seront réellement injectées dans l’économie seront trop faibles et mal orientées pour limiter l’effet de la crise. Une fois soustraites les mesures déjà prévues et les prêts cachés dans ce plan de 100Mds€, il ne reste que 37Md€ affectés à la relance, montant dérisoire quand on le compare aux 249Md€ d’activité évaporée sous l’effet de la crise en 2019.

Surtout ces dépenses sont mal orientées, poursuivant une politique exclusivement tournée vers l’offre depuis 2017, dont les dernières évaluations sur l’ISF ont prouvé l’inefficacité. A titre de comparaison, l’Allemagne, qui a pourtant connu une baisse d’activité moindre que la France, a annoncé dès juin un plan de 130 Md€, contenant des mesures en faveur des ménages.

Décidément, le quinquennat Macron et celui de Nicolas Sarkozy se ressemblent de plus en plus : une crise économique vient perturber un programme de réformes libérales ; on compense la difficulté par un verbe agressif.

Deux réactions tactiques qui doivent faire réfléchir la gauche. Pour prétendre gouverner, elle devra prendre en compte deux obstacles redoutables. Celui de la crise économique, de la relance et de la lutte contre le chômage, et ses conséquences en termes de dette. Faudra-t-il privilégier une relance coûteuse en deniers publiques, sans se soucier de son impact sur la création monétaire et la dette ? Ou bien affronter cette dangereuse réalité, qui pourrait venir provoquer une nouvelle crise financière voire une crise de la dette dans quelques années ?

Il faudra, tout autant, saisir à bras le corps la question de la sécurité, qui fournira un viatique à toutes les droites dans la future campagne. Éviter ce thème qui soucie l’opinion, et notamment les classes populaires, au risque de laisser le champ libre à l’adversaire ? Ou bien lui opposer une autre politique de sécurité, efficace et républicaine ? Sur ces deux sujets, la gauche traditionnelle ne dit mot. Pourtant, dans les deux cas, la politique de l’autruche ne mènera à rien. Des propositions doivent être faites, certaines l’ont déjà été : améliorer la formation tout au long de la vie de tous les policiers, renforcer l’indépendance des enquêtes et poursuites disciplinaires. Qu’on s’en saisisse !

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La lettre politique de Laurent Joffrin #9 - Macron : le président des très très riches

Le président des très très riches

C’est le boulet du président. Un boulet de plus en plus lourd…. Ôtant du champ de l’impôt sur la fortune les actifs financiers pour se concentrer sur l’immobilier, le gouvernement avait promis de procéder à une évaluation annuelle des effets de la réforme. Chose promise, chose due… et dure. Publié sous la responsabilité de France Stratégie, aréopage officiel et honnête à la fois, le deuxième rapport d’évaluation montre que les principaux bénéficiaires du nouvel ISF (devenu IFI) et de la « flat tax » instaurée en faveur des revenus du capital, sont les 0,1% des contribuables les plus fortunés.

Les dividendes qui leur sont échus ont augmenté de 60% (14,3 milliards en 2017, 23,2 en 2018) et leur revenu global – principalement à cause de la hausse de ces dividendes – progresse beaucoup plus rapidement que celle de tout un chacun. Dans une formule qui avait fait mouche, un ancien président avait qualifié l’actuel de « président des très riches ». Il se trompait : Emmanuel Macron est le président des très très riches. La chose est d’ailleurs corroborée par une autre étude qui montre que les inégalités de revenu ont crû depuis le début du quinquennat alors qu’elles avaient diminué lors du précédent. En cause la suppression des aides aux logement et le gel des retraites.Résultat, la pauvreté atteint 14,8 % de la population, son niveau le plus haut depuis 1996, date à laquelle commence la série statistique de l’Insee.Libéralisme, quand tu nous tiens…

Cette fleur offerte aux très très hauts revenus a-t-elle bénéficié à l’économie nationale ? A vrai dire, France Stratégie n’en sait rien, comme le confessent ingénument les auteurs de l’évaluation. Y a-t-il eu « ruissellement », selon les canons de l’économie orthodoxe ? Il reste en tout cas invisible aux statisticiens et aux économistes, qui ne peuvent pas plus conclure sur les effets (en principe inverses), de l’alourdissement de la fiscalité des plus riches en 2012 et 2013. Autrement dit, c’est affaire de dogme, de foi ou de préjugés. Ceux du gouvernement ne sont pas douteux. Persistant et signant, pour lutter contre la récession née du confinement sanitaire, il a fortement diminué les « impôts de production » qui touchaient les entreprises. La taxe d’habitation sera supprimée pour tous, y compris les 20 % les plus riches, qui capteront à eux seuls 44,6 % des 17,6 milliards amputés du budget de l’Etat.Dans le 16e arrondissement de Paris les près de 72 % des foyers qui ne devaient pas bénéficier de la suppression économiseront 77,6 millions d’euros.

Il a aussi averti l’opinion qu’il ne toucherait pas à la réforme de l’ISF, au nom de la stabilité fiscale, quoi que puisse en dire France Stratégie. En d’autres termes, on publie une évaluation, ce qui est un bon point, mais on n’en tient aucun compte. Comme ceux des religions révélées, les dogmes ne se discutent pas…

Pourtant, au moment où s’accumulent les dettes colossales qui découlent de la crise du coronavirus, les plus aisés de nos concitoyens auraient-ils vraiment rechigné à apporter leur écot aux sacrifices communs ? La question ne sera pas posée. En même temps (selon la formule consacrée) la grande pauvreté a fortement progressé en France à la suite de la chute de la croissance. Cette fois le gouvernement n’est pas le principal coupable : le coronavirus en est la première cause. La coïncidence est néanmoins fâcheuse. Les uns pâtissent de la crise, les autres non. Pour résumer le tout, sous Macron, les pauvres s’appauvrissent et les riches s’enrichissent. En même temps…

 

 

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La lettre politique de Laurent Joffrin #8 - Violences : le bleu et le jaune

Violences : le bleu et le jaune

« Un pays qui se tient sage », l’opus de David Dufresne sur les violences policières promis à un grand succès public, est un bon film militant. 

Un bon film parce qu’il est fort. Déjà sur un téléphone mobile, sur une vidéo, l’image est choquante. Au cinéma, quand le regard monte vers l’écran, la vision des brutalités infligées aux gilets jaunes lors des manifestations de 2019 prend la forme d’un réquisitoire. On voit, on sent, on mesure l’extrême dureté avec laquelle le gouvernement a réagi aux manifestations, quand ces sans-culottes contemporains, quelles que soient leurs ambiguïtés politiques, ont laissé éclater une colère compréhensible pour avoir été trop souvent délaissés, oubliés, méprisés. Manifestants éborgnés, mains arrachées, matraquages à terre, tirs tendus en pleine face… La violence crue des images traduit la violence excessive déployée pendant ces six mois âpres, amers et dramatiques. C’est un manifeste haletant : du rond-point au coup de poing.

Un film militant ? À coup sûr. Sans être occultée, la violence des manifestants occupe une toute petite partie du film, non qu’elle justifierait les excès policiers, mais simplement parce que quiconque a suivi ces événements sait que les forces de l’ordre ont été souvent surprises par l’agressivité d’une partie des protestataires, qu’il s’agisse de militants de l’ultra-gauche, de l’extrême-droite, de pillards opportunistes, ou de citoyens mus par le sentiment d’injustice. 

Film militant, aussi, involontairement cette fois : les autorités ont refusé de s’exprimer. Ce silence élimine d’emblée toute explication officielle, toute analyse venue de l’intérieur de l’État, tout plaidoyer d’un quelconque responsable du maintien de l’ordre. Si bien que le film, souvent à sens unique quoique documentaire, explique peu et juge beaucoup. 

Jugement parfois hâtif : une série d’intellectuels, souvent très à gauche, dissertent sur le « monopole de la violence légitime » conféré à l’État, selon la définition classique de Max Weber, pour contester cette légitimité ou bien pour suggérer que la « violence légitime » est du côté des manifestants. Mais sans jamais poser la question qui complique tout : si l’État ne peut user de contrainte – et donc, parfois, de violence – comment défendra-t-il la démocratie si elle est attaquée ? Que diraient ces universitaires fort bien-pensants si l’État restait inerte devant une entreprise factieuse venue de l’extrême-droite ? Fustigeraient-ils encore la violence policière ? Ou bien, au contraire, l’appelleraient-ils de leurs vœux au nom de la défense républicaine ? Et comme on ne peut faire deux poids deux mesures, c’est-à-dire réprimer certains débordements et non les autres, il faut bien s’en remettre à la loi. Si des manifestants l’enfreignent, la police est fondée à intervenir. En retour, si la police l’enfreint en commettant des violences « illégitimes », l’État est fondé à la sanctionner.

À condition – c’est là que la discussion devient intéressante – que cette réponse soit proportionnée et encadrée à son tour par la loi démocratique. Plutôt que rabâcher le catéchisme de la gauche radicale sur « l’État au service des dominants », plutôt que stigmatiser toutes les « violences policières » sans distinguer celles qui sont légales et celles qui violent la loi, il vaut mieux se demander ce que doit être le comportement de la police républicaine dans pareille circonstance. 

Son premier devoir est l’exemplarité. Chargée de défendre la loi, la police ne saurait s’y soustraire. Ses manquements doivent être rapidement et justement sanctionnés. Elle ne doit pas craindre d’être filmée : les images, mises dans leur contexte, montreront que les policiers ont respecté les règles ou bien permettront de sanctionner ceux qui ne l’ont pas fait. Dans les deux cas, la police y gagnera, tout comme la confiance des citoyens. 

La France est l’un des rares pays à recourir aux armes LBD, qui ont causé une partie des blessures montrées dans le film. Cette anomalie dangereuse doit cesser. Parallèlement, la formation continue des policiers aux situations de conflit de rue doit se développer.

Enfin et surtout, il faut retirer à la seule Inspection générale de la police nationale (IGPN, la « police des polices ») la charge des enquêtes sur les fautes policières pour la confier à un organisme indépendant, piloté par le Défenseur des droits. Aujourd’hui, celui-ci mène ses enquêtes mais ses avis ne sont que très rarement suivis par le ministère. L’indépendance du contrôle de la police existe en Grande-Bretagne. Pourquoi pas en France ?

En d’autres termes, ce n’est pas la dénonciation sommaire et unilatérale de la police qui améliorera le comportement des forces de l’ordre et rétablira la confiance avec la population. C’est sa réforme déterminée, dans un esprit républicain. 

 

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La lettre politique de Laurent Joffrin #7 - Les deux séparatismes

Il est une mauvaise manière de critiquer le discours d’Emmanuel Macron sur le séparatisme islamiste : l’accuser de « stigmatiser » les musulmans, comme on le fait dans une partie de la gauche, notamment dans la gauche radicale. Outre que ce reproche est factuellement faux – le président a bien établi une distinction nette entre les courants islamistes et la masse des musulmans – il est du devoir de tous les républicains de dénoncer les entreprises de l’islam politique et radical – Frères musulmans et salafistes – contre les valeurs de liberté, d’égalité ou de laïcité qui unissent les Français. Proclamer que tous les musulmans sont attaqués quand on critique l’islam radical, c’est justement pratiquer l’amalgame que la gauche dénonce quand la droite et l’extrême-droite s’y adonnent. On croit combattre l’adversaire ; on le sert.

Mieux contrôler les associations infiltrées ou créées par les islamistes, arracher les jeunes enfants à un enseignement obscurantiste dispensé par des écoles plus ou moins clandestines, étendre le principe de neutralité aux entreprises remplissant des missions de service public : ces mesures auraient dû figurer depuis longtemps dans les programmes de la gauche. Et même d’autres, destinées à aider les professeurs en butte à la contestation des programmes émanant de milieux intégristes ou à assurer le respect des règlements d’hygiène et la mixité hommes-femmes dans les piscines publiques.

Non, la vraie critique porte sur la faiblesse de l’autre volet du discours : la lutte contre le séparatisme social, selon les termes d’Emmanuel Macron, qui facilite tant le séparatisme islamiste. Celui-ci provient de l’action patiente et concertée de groupes islamistes, certes. Mais comment ne pas voir que la multiplication des cités-ghettos, la détresse sociale et psychologique de quartiers entiers, la discrimination à l’emploi au logement, leur fournit un argumentaire redoutable, autant qu’un bassin de recrutement tout trouvé ?

Le dédoublement des classes ou bien la création de nouvelles « cités éducatives » vont dans le bon sens. Mais ce sont de maigres remèdes au regard de l’ampleur du mal. Quand on écarte d’un revers de main le « plan Borloo », on alimente les entreprises qu’on est censé combattre. Quand on accepte de factola non mixité à l’école ou qu’on reste inerte face à la non-application de la loi SRU, qui prévoit la construction de logements HLM dans toutes les communes de manière à éviter la concentration des classes pauvres dans les mêmes quartiers, on favorise les causes du phénomène dont on déplore les effets.

Culture de l’excuse ? Fuite dans le social pour éviter une question qui fâche à gauche ? En aucune manière. On le répète : l’offensive islamiste doit être combattue directement, sans faiblesse ni complaisance. Mais on n’arrivera à rien sans une action en profondeur qui s’attaque aux racines des choses. Un séparatisme favorise l’autre. Pour éliminer les symptômes, il faut aussi soigner la maladie.

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La lettre politique de Laurent Joffrin #6 - Eric Dupond-Sarkozy

Très colère, les robins. Les magistrats du tribunal de Paris viennent de voter une motion incendiaire contre leur ministre Eric Dupond-Moretti. La protestation fait suite à beaucoup d’autres émanant de l’appareil judiciaire, qui se dresse vent debout, ses principaux syndicats en tête, contre l’ancien avocat propulsé place Vendôme. Motif de ce mécontentement général : le ministre a diligenté une enquête contre trois juges du parquet financier dans une affaire où il est partie prenante, ce qui constitue un évident conflit d’intérêts. Comme on l’a déjà écrit, le garde des Sceaux se retrouve dédoublé : il y a Dupond et Moretti. Dupond attaque des magistrats qui ont eu maille à partir avec… Moretti. Confusion des genres et soupçon de règlement de comptes.

Les magistrats voulaient à l’époque comprendre comment Nicolas Sarkozy avait été informé d’une écoute judiciaire placée sur un téléphone mobile, par lui utilisé sous le nom de Paul Bismuth : ils ont fait relever les appels de plusieurs avocats de renom, dont l’actuel ministre, qui a poussé les hauts cris et porté plainte, avant de se désister le jour de sa nomination… Le conflit d’intérêts est patent et le seul moyen de s’en sortir, aujourd’hui, serait que Moretti, ancien plaignant, ne soit pas Dupond, accusateur et instigateur des poursuites. Mais comme les deux se confondent tels Jekyll et Hyde, la solution serait une démission. Sage pour la démocratie, peu envisageable en l’espèce.

A long terme, la lancinante question de l’indépendance du parquet revient sur la table. Elle suppose une révision constitutionnelle. Avec cette nuance : dans le cas qui nous occupe, il s’agit d’une enquête administrative, dont le propre est d’être diligentée par les services. Il faudrait alors que ces enquêtes soient l’apanage du Conseil supérieur de la magistrature, organe indépendant. Réformes à méditer…

L’affaire, il faut le craindre, dépasse la simple question du conflit d’intérêt. Depuis qu’il est mis en cause, Nicolas Sarkozy ne cesse de dénoncer « l’acharnement » du parquet financier contre lui. En jetant le soupçon sur le même parquet financier, Dupond-Moretti lui rend un fier service. L’ancien président aura beau jeu de crier au complot et de fustiger des juges désavoués par leur propre ministre.

Du coup, faut-il voir dans la nomination de Dupond-Moretti un simple « coup » médiatique, consistant à faire entrer au gouvernement un avocat vedette ? Il y a peut-être autre chose. Dans le dispositif politique de la macronie, Nicolas Sarkozy joue un rôle important. Très influent dans la droite, il peut, s’il le souhaite, favoriser un rapprochement entre LR et LREM, freiner une candidature, en favoriser une autre. Suscitée par le pouvoir, l’opprobre jetée sur le parquet financier pourrait l’inciter à la bienveillance. Hypothèse à ce stade… Mais si elle se vérifiait, celui qu’on a surnommé « acquittator » pourrait gagner un nouveau sobriquet : Eric Dupond-Sarkozy.

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