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La lettre politique de Laurent Joffrin #5 - Etats-Unis : la gauche molle se rebiffe

Etats-Unis : la gauche molle se rebiffe

Un pugilat de bistrot et non un débat présidentiel. C’est le commentaire qui domine après la première confrontation directe entre Donald Trump et Joe Biden. Juste remarque : le combat fut chaotique, confus, violent, une foire d’empoigne où deux candidats s’invectivent et se coupent sans cesse, et qui ne fait pas honneur, c’est le moins qu’on puisse dire, à la démocratie américaine. Mais à s’arrêter là, on manque l’essentiel. Trump comptait sur cette rixe télévisuelle pour déstabiliser son adversaire, le pousser à la faute, susciter une de ces gaffes qui ont émaillé la longue carrière de son adversaire ou bien accréditer la réputation de mollesse qu’il veut à tout prix coller à celui qu’il surnomme « sleepy Joe » (« Joe l’endormi »). C’est raté.


Manifestement bien préparé, Biden à relevé le gant. Contraint au combat de rue par un président qui ne recule devant rien et qui a érigé la mauvaise foi s’en système de gouvernement, il a rendu coup pour coup, à rebours de son itinéraire de sénateur et de vice-président courtois et bien peigné. La qualité du débat en a souffert mais Biden a évité le piège. Quand l’adversaire arrive avec une massue, on ne se bat pas un fleuret. « Sleepy Joe » s’est réveillé et l’agressivité de Trump s’est heurtée à un mur. Sa réplique volontairement vulgaire - « tu vas la fermer, mec ! » - est aussitôt devenue un slogan de campagne imprimé sur tee-shirt. Les sondages post dėbat le donnent vainqueur (pour 60% des personnes interrogées).


En France on qualifierait Biden de candidat de centre-gauche ou bien de porte-parole d’une gauche réformiste : un homme de la gauche molle, diraient ses adversaires plus radicaux. Le mou, au bout du compte, est plus dur qu’on ne le pensait. Il défend un programme de réformes sociales et environnementales, il cherche à apaiser la démocratie américaine minée par le racisme et par le national-populisme foutraque de Donald Trump. L’affaire est décisive pour les Etats-Unis et pour la planète. Il s’agit de se débarrasser d’une présidence erratique, antisociale, climato-sceptique, complaisante avec le racisme, fondée sur l’outrance chauvine et le « mensonge déconcertant ». Or pour mettre fin à cette calamité mondiale, il ne suffit pas de manifester, de protester ou d’écrire des éditoriaux. Il faut gagner les élections. C’est-à-dire réunir une majorité nette dans un pays où le simple mot de socialisme déclenche des crises de nerfs et où l’individualisme règne en maître.

La gauche américaine, grâce à Bernie Sanders et à la nouvelle génération démocrate, à renouvelé son discours et ses propositions. Mais les stratèges du parti - et les électeurs des primaires - ont estimé qu’un candidat plus réformiste avait de meilleures chances. Jusqu’à maintenant, le calcul est efficace : Biden fait la course en tête et résiste aux assauts trumpistes, y compris dans ce débat de chiffonniers, même si l’écart se resserre dans les « swing states », ceux où se fera la décision. Pour une bonne part, le sort de la planète dépend de la pugnacité de l’ex « sleepy Joe ». Reste le mois de tous les dangers, jusqu’au scrutin de novembre. Pour l’instant, la gauche réaliste tient le choc. So far so good...

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La lettre politique de Laurent Joffrin #4 - Bridgestone, Huawei : le point aveugle des écologistes

Une multinationale japonaise ferme une usine à Béthune, une multinationale chinoise veut en ouvrir une à Strasbourg. Dans les deux cas, ces décisions mettent en lumière les contradictions aiguës dont souffre une conception étroite, ou dogmatique, de la transition écologique.

Huawei, géant chinois des télécoms, se dispose à créer une unité de composants électroniques près de Strasbourg, avec à la clé la création de quelque 300 emplois. Halte-là ! dit la nouvelle maire de Strasbourg, Jeanne Barseghian, ces composants seront destinés, entre autres, à l’installation d’antennes 5G. Horrible perspective : vade retro antennas ! Léger problème : au moment où l’Europe tout entière fait face à une récession carabinée, et donc à une montée dramatique du chômage, faut-il repousser du pied cette nouvelle activité qui fera vivre des centaines d’Alsaciens et d’Alsaciennes et leur famille ? La France a-t-elle encore les moyens de refuser les créations d’emplois d’un géant industriel chinois, pour limiter la consommation d’énergies sur son territoire ou même préserver son autonomie ? Cruel dilemme.

A Béthune, Bridgestone, société japonaise fabriquant des pneus, annonce la fermeture de son usine, condamnant quelque six cents salariés au chômage ou à une reconversion forcée, difficile et douteuse. La multinationale gagne de l’argent par ailleurs, elle a bénéficié d’aides publiques, elle considère seulement que le site de Béthune n’est pas assez rentable et que ses pneus, ou d’autres, plus adaptés au marché mondial, seraient fabriqués à moindres frais dans un autre pays. Indignation générale, protestation gouvernementale, émoi syndical compréhensible, recherche de solutions. Cette fois, la sensibilité écologiste reste muette. Pourtant les pneus font partie d’une chaîne industrielle fort polluante : ils sont fabriqués à partir du pétrole et iront équiper des automobiles par définition fumantes et pétaradantes. Pire : on songe, parmi d’autres solutions, à reconvertir l’usine pour qu’elle produise des pneus destinés aux SUV, véhicules mis à l’index par la doxa verte.

Ces contradictions, qui se posent à tous ceux qui sont attachés, à juste titre, à la transition écologique, ne font que commencer. Toute reconversion industrielle soucieuse du climat rencontrera les mêmes difficultés : réduire la part des industries polluantes, accroître celle des activités qui ménagent le climat. Le seul prisme vert n’y suffira pas, sauf à organiser la mutation écologique sur le dos des salariés, c’est-à-dire des classes moyennes et populaires.  Dans cette perspective, et au-delà d’une réflexion sur la conditionnalité des aides de l’État au maintien d’activité et à l’interdiction de licenciements, il faudra :

  • une planification qui permette d´anticiper les reconversions nécessaires ;
  • un droit du travail modernisé qui assure aux salariés touchés par ces bouleversements une protection suffisante ;
  • une politique industrielle volontaire, qui combine l’impératif écologique et la réindustrialisation du pays ;
  • la fin de toute naïveté libre-échangiste à l’égard de la Chine, qui profite de l’ouverture européenne pour pousser ses pions mais impose chez elle une forme de mercantilisme autoritaire.

Autrement dit, la transition écologique, pour devenir acceptable, suppose un encadrement social et industriel tel que la gauche seule peut le proposer. La question sociale n’est pas seulement l’adjuvant nécessaire de la question climatique. Elle en est le préalable.

 

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La lettre politique de Laurent Joffrin #3 - Les faux amis de Charlie

Les faux amis de Charlie

On le sait désormais, le mobile n’est plus douteux. C’est bien, encore une fois, la liberté d’expression - et la liberté tout court - qui ont été visées hier devant l’ancien siège de Charlie Hebdo. L’attaque barbare a eu lieu devant la fresque représentant les martyrs de l’hebdomadaire satirique tués il y a cinq ans ; l’heure choisie était celle du massacre de 2015 ; les deux victimes sont des salariés de l’agence Première Ligne, qui produit des émissions d’investigation, hasard qui n’en est pas un tout à fait un ; au même moment, on juge les complices des tueries de Charlie et de l’Hypercasher, et Charlie, la vraie cible de l’attentat, avait de nouveau publié les caricatures qui avaient servi de prétexte aux agissements des terroristes. Déjà lundi soir, la directrice des ressources humaines de Charlie Hebdo – Marika Bret – a dû être exfiltrée de son domicile à la suite de menaces dangereusement précises.

Chacun le comprend et chacun s’en indigne, dira-t-on. La protestation est unanime, qui va du Premier ministre à la presse rassemblée, de la droite à la gauche, de Marine Le Pen à Jean-Luc Mélenchon. Pour l’essentiel, la société française résiste, l’État fait son devoir, les valeurs républicaines sont défendues.

Certes. Mais un doute s’insinue. Dans le drame et le sang, face à un acte repoussant, la réprobation éclate, effaçant les dissensions, les non-dits, les désaccords obliques. Mais dans le cours ordinaire du temps ? Au fil des polémiques partielles et des affaires de moindre calibre, des menaces de second ordre et néanmoins efficaces, des intimidations au nom du bien, est-on si sûr que la liberté d’expression soit assurée ?
C’est là qu’une gauche républicaine digne de ce nom doit mettre les pieds dans le plat. Non, la liberté d’expression n’est pas toujours défendue, par ceux-là même dont ce devrait être le credo et la raison d’être. Oui, une certaine gauche qui oublie ses valeurs, une certaine extrême gauche encore une fois fascinée par la tyrannie dès lors qu’elle prétend exprimer les pauvres, écornent, ou laissent écorner, ce principe de liberté qui est pourtant à la base de l’édifice républicain et de l’histoire même de la gauche. Ceux-là sont solidaires du journal dans le drame mais oublient son message le reste du temps. Ce sont des faux amis de Charlie.

Telle pièce ne peut être jouée parce qu’elle pourrait offenser des croyants ; telle conférence est de facto interdite parce que la conférencière déplaît à un groupe militant ; telle exposition est mise à l’index parce que les représentants autoproclamés de telle minorité opprimée ont décidé d’en faire un cheval de bataille ; tel enseignant est écarté parce qu’il dénonce trop franchement l’islamisme ; tel professeur doit renoncer à une partie du programme d’histoire parce qu’il craint les incidents ; tel ou tel responsable culturel est banni parce qu’il laisse s’exprimer des artistes ou des intellectuels qui pensent mal, au nom d’un mouvement anglo-saxon dénommé « cancel culture » (la culture de l’annulation), qui n’est qu’une perversion de la défense des réprouvés ; une lecture du livre de Charb est prohibée sous la pression de groupes qui croient aider les exclus alors qu’ils les desservent.

Je le dis explicitement, le comportement de certains élus de gauche alimente le climat actuel de haine envers Charlie Hebdo. Lorsque Jean-Luc Mélenchon traite le journal de « bagagistes de Valeurs actuelles », il rompt avec les valeur qui font la gauche. Quand hier il condamne l’attaque contre la maison de production Première ligne, sans un mot pour Charlie Hebdo, il entretient une ambiguïté coupable. Nous ne pouvons revendiquer l’esprit de Charlie et dans le même temps condamner ce qui fait l’essence de la gauche, la liberté d’expression.
Bref, on se croirait revenu au temps de Beaumarchais et du monologue de Figaro (le barbier et non le journal), dont on pourrait faire un pastiche : « pourvu que je ne parle en mes écrits ni de la religion, ni de l’islamisme, ni des dogmes militants, ni des gardiens de la morale, ni des excès des zélotes, ni des nuances de la mémoire, ni des réalités qui dérangent, ni des idées adverses, je puis tout imprimer librement, sous l’inspection de deux ou trois professeurs de vertu »

Telle n’est pas la gauche de nos vœux. Celle-ci soutient Charlie sans arrière-pensée, même quand elle est en désaccord avec un dessin ou une prise de position. Elle défend les minorités mais tient que leur meilleure protection, c’est le respect de valeurs universelles, l’égalité, la justice, et la liberté. Encore une fois, l’esprit de Charlie a été attaqué, et nous n’avons pu l’éviter.

Dans ce recul, le gouvernement porte une responsabilité. Le grand discours sur la laïcité promis par le Président Macron n’a toujours pas été prononcé. Le plan contre le séparatisme islamiste arrive bien tard dans son quinquennat, sans réelles mesures concrètes contre la radicalisation. Le contrôle des financements étrangers n’est pas effectif. Quant à la réforme du culte musulman au travers de la Fondation de l’islam de France, elle est au point mort. De même, la lutte contre la radicalisation sur internet est devenue une priorité abandonnée du quinquennat.

Réprimer ? On ne saurait s’arrêter là. L’éducation et la diffusion des valeurs républicaines sur tout le territoire importent tout autant. Or, ce gouvernement, par la réduction des dotations aux collectivités territoriales et la fin des emplois aidés, a mis en difficulté tout un tissu associatif qui participait activement à la lutte contre la radicalisation dans les quartiers populaire. Il a beau jeu aujourd’hui de s’inquiéter de la présence d’association salafistes déguisées sous les apparences d’associations d’aide aux devoirs, quand il a lui-même contribué à l’autarcie culturelle de ces quartiers. Le plan Borloo a été enterré sans débat, au prétexte que « deux mâles blancs » ne pouvaient décider pour ces quartiers… comme si la misère sociale avait une couleur. Le séparatisme social et culturel fait le jeu de l’islamisme.

Souvenons-nous : la laïcité ne s’est pas imposée sans difficultés en France, mais grâce aux moyens massifs investis par l’Etat dans le recrutement et la formation de ses « hussards noirs » au 19ème et 20ème siècle. D’après un sondage IFOP de 2018, seuls 25% des enseignants déclaraient avoir suivi une formation à la laïcité. Et il s’agit là des enseignants titulaires ; on sait malheureusement que les enseignants contractuels (et non formés) sont bien plus présents dans les écoles des quartiers défavorisés que sur le reste du territoire. La mixité à l’école, la formation des enseignants doivent être les priorités d’une gauche attachée à la laïcité et à l’égalité républicaine. C’est sa raison d’être : continuer cette longue lignée qui va de Voltaire à Cabu, d’Olympe de Gouges à Coco, de Beaumarchais à Charb.

 

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La lettre de Laurent Joffrin #2 - Mon nom est Person

Mon nom est Person

Le vice-président du mouvement En Marche démissionne de son poste. Le parti majoritaire, dit-il, « n’est pas en mesure d’affronter la nouvelle étape du quinquennat » et « ne produit plus d’idées ». Il s’appelle Pierre Person. Consonance irrésistible : jusqu’à maintenant, ce Person n’avait guère convaincu qu’il était quelqu’un et non personne. Mister Nobody ? Pas tout à fait : il est député de Paris et ancien chef des jeunes macroniens. Mais en dépit de ce CV qui en vaut un autre, Person n’avait pas percé. En démissionnant, il laisse un vide qu’il n’avait pas comblé auparavant. On pense au mot de Churchill à propos de son adversaire travailliste en 1945 : « une voiture vide s’arrête devant le 10 Downing Street. Clement Attlee en sort. » Au fond, Person devient quelqu’un en disparaissant. Et tel un trou noir dans la galaxie macronienne, il attire dans le néant d’autres dirigeants LREM, qui ont démissionné à sa suite.

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La lettre de Laurent Joffrin #1

Dupond Acquittator ou Moretti Terminator ?

        Les démêlés du ministre de la Justice avec ses propres troupes – un certain nombre de magistrats - posent un problème tout simple : celui du conflit d’intérêts. Il apparaît en effet que dans cette affaire complexe, le ministre est à la fois juge et partie.

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