Je signe l'appel

Pour la création d'une force alternative à gauche

Carnet de bord #1 : Travailler ensemble

Drôle d’expérience, tout de même, enthousiasmante, avec un brin d’inquiétude… Franchir ce Rubicon invisible qui sépare journalisme et politique, comprendre mieux ce qui sépare acteurs et commentateurs, ces riverains d’un même fleuve, celui des affaires publiques.

Une récompense ? L’adhésion de milliers de gens qui comprennent la précieuse nécessité d’une gauche du réel, une gauche des solutions qui n’oublie pas l’utopie mais qui veut agir dans la société comme au pouvoir, une gauche qui retrouve le goût de l’avenir, qui espère toujours un monde meilleur. La conférence de presse marquée par les interventions de Delphine Lalu, de Géraldine Muhlmann, de Benoît Thieulin et de Philippe Lemoine. Quelque cent quarante signataires à l’origine, qui s’exposent pour une idée, un espoir, plus de deux mille quelques jours plus tard. L’appel a touché un point sensible : le refus des scénarios écrits, des défaites programmées, de ce jeu de roulette russe qui verrait encore un second tour Macron-Le Pen, ou droite-extrême-droite.

Une inquiétude ? Ces amis qui disent : « Bravo, c’est courageux ! », comme ils le diraient à celui qui veut gravir une paroi sans corde de rappel. Ces critiques pavloviennes, sans portée. On me reproche mon âge : curieux argument. Rappelons la chanson de Brassens, « Le temps ne fait rien à l’affaire ». Après tout, l’ancienneté dans le journalisme est compensée par la jeunesse en politique - une semaine, un chiffre de nouveau-né. Serait-ce si absurde de commencer une troisième vie, d’agir plus directement après deux décennies à commenter l’actualité et de vouloir, tout autant, transmettre ? On confronte une génération à une autre. Mais quand on oppose ainsi le passé et le présent, on oublie de parler de l’avenir, qui seul compte.

Autre attaque, bien dans l’air du temps : « c’est un homme blanc ! » Remarque irréfutable. J’ai cherché, supputé, analysé. Il faut se rendre à l’évidence : voilà un défaut difficile à corriger. La critique vient d’un méchant texte publié sous la plume d’un gardien auto-proclamé de la vraie gauche. Curieux réflexe chez un soi-disant progressiste : juger quelqu’un pour ce qu’il est, non pour ce qu’il fait. N’est-ce pas le mécanisme – serait-il inversé – de tous les racismes ? Et puis cette noria perverse et prévisible des réseaux sociaux. L’extrême-droite attaque la gauche : logique. L’extrême-gauche attaque… elle aussi la gauche. On reçoit ainsi double ration d’amabilités. Paradoxe habituel, qui favorise toujours la droite. Ne pas s’en alarmer : c’est un fleuve de l’éphémère. Rester vigilant, seulement, comme on surveille le débit d’un égout.

Travaillons ensemble sur les idées, les propositions, la stratégie, de manière à réconcilier la société avec la politique

La vie politique est ainsi, je le savais, aucune surprise. Un seul remède : travailler, rester calme, actif, déterminé à faire renaître un réformisme de gauche qui affronte les grands défis à venir. Dans les jours qui viennent, le texte « Engageons-nous ! » donnera naissance à une association : le travail collectif commence, il se développera pendant l’été. Il aboutira à une première réunion le 31 août, une date qui évitera d’interférer avec d’autres rassemblements politiques. Il s’agit de construire, non de concurrencer.

Construire des solutions, donc. Quatre urgences, qui forment un premier programme de travail :

  • Les nouvelles inégalités, qui ont déconcerté l’ancienne sociale-démocratie, appuyé sur une classe salariale homogène. Aujourd’hui l’éclatement des statuts domine : comment, dès lors, trouver une juste protection, une équité commune, qui s’étende aux précaires, aux salariés intermittents, aux « ubérisés », aux auto-entrepreneurs, souvent prolétarisés, qui forment une fraction croissante des classes populaires.
  • Les voies et moyens de la mutation écologique, qui place la société sur la voie d’un développement vert, soucieux de justice sociale, grâce à une puissance publique rétablie dans son rôle d’incarnation de l’intérêt général. Planification, service public de l’écologisation, assemblée des générations futures, stratégie adoptée en commun par l’intervention civique : ces instruments sont ceux de la gauche, repensés à nouveaux frais. La lutte climatique est prioritaire, mais la question sociale reste centrale. La réussite de la première dépend de la seconde.
  • La mise en œuvre concrète des valeurs républicaines, cardinales pour tout progressiste, loin des errements identitaires de droite et de gauche, qui permette de faire reculer les discriminations qui frappent les femmes et les minorités. Autrement dit, un universalisme réaffirmé, mais un universalisme en actes, qui assure l’égalité réelle, qui promeut une laïcité authentique, c’est-à-dire la laïcité tout court, celle qui conjugue stricte neutralité de l’Etat et liberté de conscience et de culte.
  • La préparation, en dialogue avec les organisations existantes, du mouvement social, écologique et républicain que nous appelons de nos vœux, qui combatte la crise démocratique, qui mobilise le monde associatif, l’économie sociale et solidaire, l’entreprise responsable, le monde des ONG et celui de la culture : son périmètre, ses valeurs, son fonctionnement qui doit échapper aux ornières des partis traditionnels.

Ce programme de travail n'est qu'un début et, dans l'esprit qui doit être le nôtre n'hésitez pas à participer, commenter et proposer de nouveaux axes de réflexion. En un mot, travaillons ensemble sur les idées, les propositions, la stratégie, de manière à réconcilier la société avec la politique, à aider élus et responsables à jouer tout leur rôle, à donner un contenu neuf à la formule classique : les problèmes politiques sont les problèmes de tout le monde, ; les problèmes de tout le monde sont des problèmes politiques.

Laurent Joffrin

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