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La lettre politique de Laurent Joffrin #10 - Castex pontifex ?

Une voiture vide s’arrête devant Matignon : Jean Castex en sort. On ne peut résister à ce pastiche d’un mot de Churchill pour décrire le sort du Premier ministre qu’Emmanuel Macron a donné à la France. Le fait d’armes de Castex fut l’organisation du déconfinement du printemps dernier, à une époque où l’on croyait à la disparition de la pandémie. Ses défauts se sont vite manifestés. Un ton de véhémence monocorde, comme hier matin sur France Info, qui lasse très vite, un discours strictement technique qui égrène un argumentaire apprêté, un bon sens sans aspérité. Les enquêtes d’opinion sont sans appel. Le virus réapparaît, Castex disparaît.  Ce haut-fonctionnaire compétent dans son rôle de grand commis mais sans aucune épaisseur politique n’inspire rien aux Français, rien au gouvernement, peu de choses à l’opposition et moins que rien aux commentateurs. Comment critiquer le vide ? Il y avait à Rome un « pontifex maximus », un pontife suprême. À Paris gouverne un Castex minimus.

Quand François Mitterrand avait nommé à Matignon son adversaire de toujours, Michel Rocard, certains de ses féaux s’en étaient inquiétés. « Soyez tranquilles, aurait dit Mitterrand, dans six mois, on verra à travers ». Pour s’user ainsi jusqu’à la corde, il aura fallu seulement deux mois à Castex. C’est ce qui s’appelle jouer la transparence. Comme le dit drôlement Jean-Christophe Cambadélis, observateur exigeant, « Castex avec son accent chantant, c’était le sarkozysme à visage humain. Quatre mois plus tard, il ne reste plus que l’accent ».

Du sarkozysme, Emmanuel Macron a repris une certaine conception du rôle de Premier ministre : un simple collaborateur. Toujours cette tentation récurrente de nommer à ce poste des hommes sans grande expérience électorale ni partisane. C’est le syndrome Pompidou, ou encore le syndrome Barre : placer à Matignon quelqu’un qui vous doit tout et dont le CV est étranger aux itinéraires politiques traditionnels. Encore faut-il que l’inconnu ait une forte personnalité, ce qui fut le cas pour Pompidou et Barre. Ce qui manque cruellement à Castex.

Il faut être juste, le Premier ministre fait face comme il peut à un rebond de l’épidémie qui mettrait en difficulté n’importe quel gouvernement. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il ne transcende pas la fonction. On finit par se demander si ce poste de Premier ministre est vraiment utile, dès lors que le président dispose d’une majorité sans partage à l’Assemblée. Le chef du parti majoritaire, c’est en fait le président et non son chef d’état-major installé à Matignon.

D’autant que Castex, venu de LR, fait politiquement double emploi avec les deux hommes forts du gouvernement, Le Maire pour l’économique et Darmanin pour le sécuritaire. Le Maire distribue les milliards et Darmanin les formules martiales.

Ces paroles à l’emporte-pièce n’ont aucune efficacité sur le terrain mais plaisent à l’électorat de droite. Ces milliards sont nécessaires pour limiter la récession en cours ; malheureusement les sommes qui seront réellement injectées dans l’économie seront trop faibles et mal orientées pour limiter l’effet de la crise. Une fois soustraites les mesures déjà prévues et les prêts cachés dans ce plan de 100Mds€, il ne reste que 37Md€ affectés à la relance, montant dérisoire quand on le compare aux 249Md€ d’activité évaporée sous l’effet de la crise en 2019.

Surtout ces dépenses sont mal orientées, poursuivant une politique exclusivement tournée vers l’offre depuis 2017, dont les dernières évaluations sur l’ISF ont prouvé l’inefficacité. A titre de comparaison, l’Allemagne, qui a pourtant connu une baisse d’activité moindre que la France, a annoncé dès juin un plan de 130 Md€, contenant des mesures en faveur des ménages.

Décidément, le quinquennat Macron et celui de Nicolas Sarkozy se ressemblent de plus en plus : une crise économique vient perturber un programme de réformes libérales ; on compense la difficulté par un verbe agressif.

Deux réactions tactiques qui doivent faire réfléchir la gauche. Pour prétendre gouverner, elle devra prendre en compte deux obstacles redoutables. Celui de la crise économique, de la relance et de la lutte contre le chômage, et ses conséquences en termes de dette. Faudra-t-il privilégier une relance coûteuse en deniers publiques, sans se soucier de son impact sur la création monétaire et la dette ? Ou bien affronter cette dangereuse réalité, qui pourrait venir provoquer une nouvelle crise financière voire une crise de la dette dans quelques années ?

Il faudra, tout autant, saisir à bras le corps la question de la sécurité, qui fournira un viatique à toutes les droites dans la future campagne. Éviter ce thème qui soucie l’opinion, et notamment les classes populaires, au risque de laisser le champ libre à l’adversaire ? Ou bien lui opposer une autre politique de sécurité, efficace et républicaine ? Sur ces deux sujets, la gauche traditionnelle ne dit mot. Pourtant, dans les deux cas, la politique de l’autruche ne mènera à rien. Des propositions doivent être faites, certaines l’ont déjà été : améliorer la formation tout au long de la vie de tous les policiers, renforcer l’indépendance des enquêtes et poursuites disciplinaires. Qu’on s’en saisisse !

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