Coupables « boomers » - Lettre politique #87

Laurent Joffrin | 28 Avr. 2021

Pour mobiliser ses électeurs, le parti Vert pond une affiche ainsi rédigée : « Les boomers, eux, ont prévu d’aller voter », qui fait partie d’une série où la même phrase contient, à la place de « boomers », les mots « fachos », « Zemmour », « chasseurs »… Devant la tollé suscité – en fait, ce sont les « seniors » en général qui étaient visés – le parti a précipitamment retiré son « visuel » en plaidant « la maladresse ». Il est vrai qu’attaquer une génération entière en la mettant sur le même plan que la droite dure n’est pas la meilleure manière de rallier au vote EE-LV une catégorie qui représente au bas mot quelque dix millions d’électeurs.

L’affaire ne se résume pas à une « maladresse ». C’est le concept même de « génération » qui est en cause et son utilisation quelque peu sectaire par EE-LV.  Les générations se définissent par leur âge – on s’en doutait – mais aussi par le fait d’avoir vécu ensemble les mêmes événements. Peut-on en déduire que les gens du même âge réagissent de la même manière à ces mêmes événements ? Chacun sait qu’il n’en est rien. Les générations ont une très faible homogénéité politique, ce qui n’a rien de surprenant dans des sociétés ouvertes. Ainsi, remplacer la lutte des classes par la lutte des âges relève d’une analyse un tant soit peu sommaire. Jean-Luc Mélenchon, Marine Le Pen, Nicolas Sarkozy, François Hollande, Arlette Laguillier, Lionel Jospin, Jean-Pierre Chevènement, Alain Juppé, Alain Krivine sont des « boomers », tous nés dans les Trente Glorieuses. À part le fait qu’ils ont sans doute écouté les Beatles au même âge (ou Michel Sardou…), on ne voit pas bien ce qui fonde leur unité politique.


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On dira que la conscience écologique leur faisait défaut et qu’ils ont contribué au premier chef au « productivisme » à leur époque de forte croissance. Citons donc quelques « boomers » forcément coupables : Daniel Cohn-Bendit, Nicolas Hulot, Noël Mamère, Dominique Voynet, Brice Lalonde, Al Gore… Citons, par souvenir professionnel, trois journaux à la forte influence et plébiscités par « les boomers » : Charlie Hebdo, Libération et Le Nouvel Observateur (aujourd’hui L’Obs). Les trois ont mené dans leurs colonnes les premiers combats écologiques. L’Obs dès les années 1960 publiait la chronique de Michel Bosquet (André Gorz de son autre nom, pape de la pensée alternative), qui fut la première dans la presse à développer l’idée écologique. Tout se complique…

Rappelons aussi que la forte croissance des années 1950 et 1960, en fait, doit peu de choses aux « boomers ». En France, c’est la génération du gaullisme et de la Résistance qui a jeté les bases d’une expansion rapide et continue, au moment où les « boomers » exerçaient un pouvoir limité à leur parc de bébé et leur tétine. Les « boomers », comme leur nom l’indique, étaient à l’époque plus « baby » que responsables. Toutes les générations ont ensuite profité des progrès matériels de ces années-là, pas seulement eux. L’événement français qui a marqué les « boomers », c’est Mai 68. Le fut aussi le premier mouvement de masse à mettre en cause « le productivisme » (à l’époque, on parlait de « la société de consommation »). Slogan en vogue dans ces années-là : « On ne tombe pas amoureux d’un taux de croissance. »

On sait bien que toute génération tend à s’opposer à l’ancienne (c’est vrai depuis l’Antiquité) et qu’un mouvement politique trouve commode de désigner des ennemis pour mobiliser ses troupes. Encore faut-il les choisir avec un minimum d’intelligence.

Pour relever le défi de la transition écologique, il est nécessaire que toutes les générations s’unissent et convergent autour de mesures fortes, comme par exemple l’instauration d’un compte carbone individuel ou la création d’un budget « bien-être » de la nation. Les « boomers » ont, au même titre que les autres, leur rôle à jouer dans cette impérative mobilisation collective.

Laurent Joffrin

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Président du mouvement @_les_engages