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La lettre de Laurent Joffrin #1

Dupond Acquittator ou Moretti Terminator ?

        Les démêlés du ministre de la Justice avec ses propres troupes – un certain nombre de magistrats - posent un problème tout simple : celui du conflit d’intérêts. Il apparaît en effet que dans cette affaire complexe, le ministre est à la fois juge et partie.

        Enquêtant sur les agissements de Nicolas Sarkozy dans une affaire de nomination contestée, le parquet financier constate que l’ancien président a été informé de la mise sur écoute d’un téléphone portable qu’il utilisait sous le nom de Paul Bismuth. Soupçonnant l’existence d’une taupe en son sein, le Parquet financier lance une enquête préliminaire. Excès de zèle ? Pratique condamnable ? Les enquêteurs se procurent les relevés d’appels (qu’on appelle « fadettes ») de quelques avocats parisiens, dont ceux de Nicolas Sarkozy. Révélée par le Point au début de l’été 2020, l’affaire suscite les protestations tonitruantes des avocats en question, au premier rang desquels Éric Dupond-Moretti, qui dépose plainte. Nicole Belloubet, encore ministre, diligente alors une enquête. Minutieuse, rigoureuse, celle-ci est remise à son successeur, qui n’est autre que l’ancien plaignant (il a retiré sa plainte le jour de sa nomination) : Éric Dupond-Moretti.

         Situation baroque : le ministre néophyte se retrouve en quelque sorte dédoublé, Dupont est Garde des Sceaux et Moretti protagoniste de l’affaire des fadettes. Se saisissant du rapport, Dupond vole au secours de Moretti en lançant une nouvelle enquête – administrative - contre trois magistrats nommément désignés, ce qui suscite l’ire des deux principaux syndicats de la profession, l’Union syndicale des magistrats et le Syndicat de la magistrature.

          L’épisode fait évidemment les choux gras du camp Sarkozy et d’une bonne partie de la droite, qui veut jeter au feu cet encombrant Parquet, auquel elle reproche, entre autres, son zèle dans l’affaire Fillon et son « acharnement » contre Nicolas Sarkozy. Précision amusante : le rapport initial a validé la légalité de l’enquête préliminaire dite « des fadettes », interrompue faute de résultats. Il relève seulement « des dysfonctionnements » dans la conduite des investigations. Mais si on comprend bien le texte, il reproche aux magistrats, non leur excès de zèle, mais plutôt une certain mollesse dans le suivi des enquêteurs, péché plutôt véniel.

         D’où quelques questions gênantes : en prenant les patins de Moretti, Dupond n’est-il pas juge et partie ? En mettant publiquement en cause les magistrats qu’il avait dans le nez, Dupond, ministre de la Justice, sert-il la cause d’une justice impartiale ?  En attaquant de manière spectaculaire le Parquet financier, instauré à la suite de l’affaire Cahuzac et devenu la bête noire d’une partie de la classe politique, Dupont et Moretti enverraient-ils un signal amical à Nicolas Sarkozy, François Fillon et à quelques autres prévenus célèbres ? Et celui qu’on appelait Acquittator pour son remarquable talent d’avocat, ne se verrait-il pas, à l’égard du Parquet financier, en Terminator ? 

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