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La lettre politique de Laurent Joffrin #4 - Bridgestone, Huawei : le point aveugle des écologistes

Une multinationale japonaise ferme une usine à Béthune, une multinationale chinoise veut en ouvrir une à Strasbourg. Dans les deux cas, ces décisions mettent en lumière les contradictions aiguës dont souffre une conception étroite, ou dogmatique, de la transition écologique.

Huawei, géant chinois des télécoms, se dispose à créer une unité de composants électroniques près de Strasbourg, avec à la clé la création de quelque 300 emplois. Halte-là ! dit la nouvelle maire de Strasbourg, Jeanne Barseghian, ces composants seront destinés, entre autres, à l’installation d’antennes 5G. Horrible perspective : vade retro antennas ! Léger problème : au moment où l’Europe tout entière fait face à une récession carabinée, et donc à une montée dramatique du chômage, faut-il repousser du pied cette nouvelle activité qui fera vivre des centaines d’Alsaciens et d’Alsaciennes et leur famille ? La France a-t-elle encore les moyens de refuser les créations d’emplois d’un géant industriel chinois, pour limiter la consommation d’énergies sur son territoire ou même préserver son autonomie ? Cruel dilemme.

A Béthune, Bridgestone, société japonaise fabriquant des pneus, annonce la fermeture de son usine, condamnant quelque six cents salariés au chômage ou à une reconversion forcée, difficile et douteuse. La multinationale gagne de l’argent par ailleurs, elle a bénéficié d’aides publiques, elle considère seulement que le site de Béthune n’est pas assez rentable et que ses pneus, ou d’autres, plus adaptés au marché mondial, seraient fabriqués à moindres frais dans un autre pays. Indignation générale, protestation gouvernementale, émoi syndical compréhensible, recherche de solutions. Cette fois, la sensibilité écologiste reste muette. Pourtant les pneus font partie d’une chaîne industrielle fort polluante : ils sont fabriqués à partir du pétrole et iront équiper des automobiles par définition fumantes et pétaradantes. Pire : on songe, parmi d’autres solutions, à reconvertir l’usine pour qu’elle produise des pneus destinés aux SUV, véhicules mis à l’index par la doxa verte.

Ces contradictions, qui se posent à tous ceux qui sont attachés, à juste titre, à la transition écologique, ne font que commencer. Toute reconversion industrielle soucieuse du climat rencontrera les mêmes difficultés : réduire la part des industries polluantes, accroître celle des activités qui ménagent le climat. Le seul prisme vert n’y suffira pas, sauf à organiser la mutation écologique sur le dos des salariés, c’est-à-dire des classes moyennes et populaires.  Dans cette perspective, et au-delà d’une réflexion sur la conditionnalité des aides de l’État au maintien d’activité et à l’interdiction de licenciements, il faudra :

  • une planification qui permette d´anticiper les reconversions nécessaires ;
  • un droit du travail modernisé qui assure aux salariés touchés par ces bouleversements une protection suffisante ;
  • une politique industrielle volontaire, qui combine l’impératif écologique et la réindustrialisation du pays ;
  • la fin de toute naïveté libre-échangiste à l’égard de la Chine, qui profite de l’ouverture européenne pour pousser ses pions mais impose chez elle une forme de mercantilisme autoritaire.

Autrement dit, la transition écologique, pour devenir acceptable, suppose un encadrement social et industriel tel que la gauche seule peut le proposer. La question sociale n’est pas seulement l’adjuvant nécessaire de la question climatique. Elle en est le préalable.

 

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