Les petits déjeuners des Engagé.e.s

Laurent Joffrin | 10 Décembre 2020

Vanessa Wisnia-Weill et les « nouveaux pouvoirs d’agir »

Le 14 octobre dernier s'est tenu le premier « petit déjeuner » de notre association, consacré chaque semaine à un débat avec une personnalité intellectuelle, associative ou politique susceptible de nous aider dans notre entreprise de rénovation de la gauche de l’action. C’est Vanessa Wisnia-Weill, sociologue, psychanalyste, membre du réseau France-Stratégie, qui a ouvert le bal pour une discussion avec un groupe de militants et de militantes « engagées ».

       Vanessa Wisnia-Weill se situe dans la lignée des intellectuels qui cherchent à refonder, depuis plusieurs années, une sociale-démocratie contemporaine, John Rawls, Martha Nussbaum, Amartya Sen ou Michaël Walzer. Sa réflexion porte sur les nouveaux « pouvoirs d’agir », (qui correspondent peu ou prou à « l’empowerment » anglo-saxon) dont l’ambition est de fournir une base théorique aux politiques d’égalité qui guident la gauche réformiste. Pour avoir précédemment rendu compte de son livre, j’en donne ici une succincte et approximative traduction.  

Comment, et surtout, pourquoi agit-on ? Parce qu’on est libre, disent les libéraux, et qu’on calcule rationnellement son intérêt, ou son plaisir. Conception depuis longtemps critiquée par les socialistes, par le mouvement, ou de manière plus anthropologique, par les réflexions de Marcel Mauss sur « le don et le contre-don », qui dessine une humanité solidaire, qui trouve avantage aux actions désintéressées parce qu’elles supposent chez l’autre le réflexe moral de la réciprocité, à l’avantage de tous. 

Parce qu’on est contraint, disent les marxistes, les structuralistes et leurs émules, et qu’on obéit à d’invisibles injonctions sociales ou économiques. Les premiers estiment qu’un régime de droits égaux pour tous suffit à garantir la liberté humaine, c’est-à-dire la possibilité pour chacun de maîtriser son destin, dans une alliance entre libertés publiques et marchés ouverts. Les seconds soutiennent que cette liberté est factice, que seule une radicale destruction des structures oppressives, principalement celles qui gouvernent les rapports de production, peut conduire à l’émancipation.

Entre ces deux pôles, celui d’une liberté abstraite qui néglige les réalités sociales ou culturelles limitant l’autonomie des individus, et celui d’un déterminisme un peu mécanique, qui oublie les initiatives individuelles ou les luttes collectives capables de déjouer les lois d’airain imposées par les structures sociales, une troisième école se situe, de manière plus nuancée, à l’intersection de l’acteur et du système. Elle définit un « pouvoir d’agir » où l’individu, par l’usage de sa raison, par son talent individuel ou sa force collective, secoue le joug des oppressions et des préjugés pour se frayer un chemin vers plus de liberté. Des anglo-saxons ont creusé de sillon : John Rawls, qui réfléchit sur la distribution des droits sociaux et les limites de l’inégalité légitime, ou Amartya Sen, qui prêche pour le développement des « capabilities », c’est-à-dire non seulement pour les droits généraux, mais aussi pour la possibilité concrète de les exercer dans un système économique donné. En France, Alain Touraine et ses disciples se sont concentrés sur les « mouvements sociaux », grâce auxquels les individus coalisés peuvent trouver des voies nouvelles vers l’accomplissement et la liberté. Il ne suffit pas d’être juridiquement libre, disent tous ceux-là, il faut encore disposer des moyens concrets, matériels ou culturels, d’exercer ces droits, ce qui fonde l’action sociale autonome dans les sociétés démocratiques et ouvre la voie, non à l’introuvable « rupture avec le système », mais à la réforme patiente des structures, qui deviennent, au fil du temps, moins inégalitaires ou aliénantes.

       Dans cette lignée, Vanessa Wisnia-Weill prolonge la réflexion en  appliquant ces concepts aux sociétés contemporaines, tels qu’elle les a exposés lors de notre « petit-déjeuner ». Souvent libéraux et marxistes ou postmarxistes voient dans le monde économique la sphère principale où s’exercent la liberté selon les premiers et l’oppression selon les seconds. La réflexion sur les « pouvoirs d’agir » touche évidemment à la production, où se déroulent des luttes patientes et continues, contre l’excessive division du travail, contre la « souffrance au travail », pour amortir la dureté des mobilités imposées par la « destruction créatrice » propre à l’économie de marché, ou encore pour réorienter l’économie vers une production soutenable, qui ne menacerait plus la planète. Mais ces réflexions n’épuisent pas la question. Les limitations de la liberté se manifestent aussi dans quatre autres sphères, où se déploient des expériences de vie tout aussi précieuses à l’individu. La consommation, ce qui pose la question cruciale du pouvoir d’achat, qui ne s’apprécie pas en soi, mais par rapport aux « dépenses contraintes » - logement, transports, alimentation - qui limitent le « pouvoir d’agir » lié au revenu monétaire, qui doit permettre de vivre, mais aussi « d’exister ». La vie privée, où s’exercent les contraintes morales – les préjugés hérités – mais aussi les limitations liées au temps libre ou encore à l’inégale répartition du travail domestique. Le savoir et l’éducation, dont la distribution disparate vient contrarier l’égalité des chances et la possibilité de choisir son itinéraire personnel ou professionnel. Enfin le « pouvoir d’agir en commun », c’est-à-dire le fonctionnement de la démocratie politique, qui peut aussi être le lieu d’une confiscation plus ou moins subreptice.

       Chacune de ces sphères engendre des luttes particulières, des oppressions spécifiques, des émancipations partielles, qui doivent guider l’action de la puissance publique, en l’obligeant à diversifier son action, à adapter ses procédures et ses crédits aux contraintes de ces différents champs de l’activité humaine. Notre hôte prend l’exemple du chômage. La réponse historique de la sociale-démocratie fut de pousser à la mise en place de l’assurance-chômage, qui protège le travailleur privé d’emploi contre la baisse dramatique de son revenu. Puis de développer la formation professionnelle, qui facilite de retour à l’emploi, ou encore de définir des « droits sociaux portatifs » qui permettent au salarié de garder des moyens de protection en dépit des vicissitudes du marché du travail. La promotion du « pouvoir d’agir » oblige à aller plus loin, par exemple en exigeant de l’Etat qu’il devienne, selon certaines conditions, « employeur de dernier ressort », capable de fournir un emploi à ceux qui en sont exclus. Vieille idée des années 1840, formulée par Louis Blanc, et qui revient en force dans nos sociétés minées par le chômage de masse. Même recherche dans la sphère familiale, qui appelle, là aussi, une action publique. Il ne suffit plus de prévoir des allocations familiales, mais il faut aussi tenir compte des « parentalités concrètes » (par exemple dans une famille réduite à la mère, pour cause de divorce, surtout si celle-ci doit obéir à des horaires atypiques, comme le sont souvent les travailleuses de l’entretien, ou bien des caissières de supermarché) et prévoir un accompagnement public spécifique.

Pour une description complète, je renvoie à son livre, « Les Nouveaux Pouvoirs d’Agir ».  Avec cette ligne générale, qui doit fonder l’action de tout gouvernement progressiste : favoriser le développement de « nouveaux pouvoirs d’agir », qui sont les conditions de l’émancipation générale.

 

Vanessa Wisnia-Weill – Les Nouveaux Pouvoirs d’Agir, coll. "La République des Idées", Seuil, 110 pages, 11,80 euros.

Laurent Joffrin

À propos de

Président du mouvement @_les_engages